mercredi 18 avril 2012

Négociation: Vie et mort des coalitions

Dans la plupart des conflits publics, nous pouvons observer la formation de coalitions. Ce phénomène a un impact majeur sur les négociations. Dans cette chronique, nous utilisons  le prétexte de la grève étudiante pour mieux comprendre comment les coalitions se forment, comment elles évoluent et parfois meurent dans un contexte de négociation. Puisque le gouvernement peut être considéré comme un bloc monolithique, nous examinerons plus en détails la coalition étudiante. Règle générale, nous verrons que le cycle de vie des coalitions comprend deux phases: l'agrégation (i.e. formation de la coalition) et le maintient ou encore la désolidarisation.

Coalitions, pouvoir et marge de manœuvre

Pour bien comprendre l’impact de la formation de coalitions dans le cadre d’une négociation, il faut considérer entre autre trois principes.

Principe de gravité

Les parties forment des coalitions afin d’augmenter leur rapport de force. Ainsi, selon le principe de gravité, les parties ratissent le plus large possible et incluent le plus grand nombre de membres. Après tout, plus on est nombreux, plus on a un poids important dans les négociations. Par exemple, trois associations étudiantes (la FEUQ , la FECQ et la CLASSE) ont décidé de faire front commun pour augmenter leur rapport de force avec le gouvernement. Si l’augmentation du nombre de membres d'une coalition est une bonne chose en ce trait à trait au rapport de force, il en est tout autrement de la marge de manœuvre lors des négociations.

Principe du plus petit commun dénominateur

Pour faciliter l’adhésion des parties à une coalition, il faut généralement trouver le plus petit commun dénominateur qui peut être accepté par tous les membres. En négociation, cela se traduit souvent par l’adoption de positions plus extrêmes. En effet, seules ces positions satisferont les membres plus radicaux afin qu'ils se joignent à une coalition. Les membres modérés y trouvent aussi leur compte puisqu'une position plus extrême inclue les positions raisonnables des autres membres. Par exemple, la CLASSE veut la gratuité totale des cours alors que les deux autres associations étudiantes veulent un gel des frais. Bien que la revendication officielle du mouvement étudiant soit d'annuler la hausse des frais de scolarités, il y a une possibilité que la présence de la CLASSE réduit la marge de manoeuvre de la coalition quand à l'acceptation de compromis possibles (e.g. hausse modérée, hausse étalée, etc.). Ainsi, la formation d'une coalition polarise les demandes des parties.

Principe de polarisation

Si le rapport de force est augmenté par la formation d’une coalition, la flexibilité des positions de négociation est plutôt réduite. En effet, un moyen de garder la cohésion d’une coalition est de maintenir les prises de positions radicales. De plus, les éléments plus radicaux des coalitions vont généralement occuper plus de place lors des négociations, voire même saboter les efforts de compromis fait par les membres plus modérés. Par exemple, la présence du leader de la CLASSE dans les médias a été plus forte que celle des leaders des deux autres associations. De plus, c’est la CLASSE qui a fait le plus preuve de fermeté dans ses déclarations. Règle générale, la tension entre les partisans de la ligne dure et ceux de l’ouverture au compromis ouvre la porte à la fragmentation des coalitions. La coalition entre alors dans une phase critique qui conduira soit à une désolidarisation ou encore au maintien de celle-ci.

Négociation et désolidarisation

Qui dit négociation, dit compromis. Qui dit compromis, dit flexibilité. Si vous faites l’équation, vous conclurez que, parfois, le seul moyen pour une coalition de négocier une solution avec la partie adverse est de se désolidariser de ses membres intransigeants. Cependant, ce fractionnement est généralement douloureux en plus d’être risqué puisqu’il amoindrit le rapport de force. De plus, les membres d’une coalition doivent justifier le fait de délester un membre pour garder l’adhésion des membres restants. Les leaders veulent également éviter d'apparaître comme des traites.

Généralement, une coalition se désolidarisera dans les situations suivantes :

  • Le membre intransigeante commet un ou des gestes condamnables qui discréditent la coalition 
  • Les coûts pour maintenir le conflit sont trop élevés et la pression pour régler est trop forte pour maintenir l’association avec le membre intransigeant 
  • Le membre intransigeant est outré de la volonté des autres membres de rechercher un compromis et il quitte de lui-même la coalition 

Il est à noter que le fractionnement d’une coalition peut être évité par le remplacement du représentant de la partie intransigeante par un autre représentant plus ouvert au compromis. Cependant, ce type de révolution interne est plutôt rare et il n'est efficace que lorsque le représentant affiche des positions plus radicales que ses membres.

Qu'en est-il de la coalition étudiante? En théorie, si on prend comme prémisse que la CLASSE a une position plus radicale que les deux autres associations, la coalition étudiante subira une perturbation majeure si des négociations sérieuses sont entreprises avec le gouvernement. Est-ce que la CLASSE pourra solidariser de nouveau la coalition? Peut-être cette association assouplira sa position (notamment au sujet de la condamnation de la violence) pour demeurer dans la coalition. Il est aussi possible (et probable) que le gouvernement fasse un faux pas qui solidarisera la coalition. Peut-être la coalition sera maintenu, quitte à ne pas avoir de négociation ni de compromis avec le gouvernement. Cela des priorités des membres de la coalition.

Réagir au fractionnement

Que doit faire le membre qui risque de se voir marginaliser d'une coalition? D'abord il doit revoir ses priorités à la lumière du fait que des concessions sont à prévoir. Il doit aussi assouplir sa position pour se garder une marge de manœuvre et ainsi pouvoir participer aux négociations. Cependant, même si les représentants comprennent la nécessité de cette ouverture au compromis, il est parfois problématique pour leurs membres d'accepter de faire ceux-ci ainsi que de se repositionner. Les représentants se retrouvent alors coincés entre l'arbre et l'écorce. Dans ces situations, les représentants maintiennent généralement la ligne dure, quitte à être marginalisé de la coalition. Dans le case de la grève étudiante, il semble que le fonctionnement de la CLASSE ne laisse que peut de marge de manœuvre à leurs représentants. Un changement de cap semble improbable.

Que doit faire la partie adverse lorsqu’une coalition risque de délaisser un membre intransigeant? La meilleure stratégie est d’aider la coalition à sauver la face en proposant une plus grande ouverture au compromis. En effet, le défi pour la coalition est de justifier le fait de laisser tomber le membre intransigeant. Malheureusement, la réaction est généralement de mettre plus de pression sur la coalition. Un geste brusque de la partie adverse ou encore un durcissement de position pourrait pousser la coalition dans la mauvaise direction (du point de vue de la partie adverse):  un rapprochement avec le membre intransigeant. On assisterait alors à un enlisement plus profond du conflit. En multipliant les demandes de dénoncer la violence aux étudiants, le gouvernement risque de commettre ce faux pas et de solidariser de nouveau la coalition.

Conclusion

Encore une fois, l'objectif de cette chronique n'était pas de prédire l'issue du conflit, mais simplement d'utiliser la grève étudiante pour aborder un élément clé des conflits publics, soit les coalitions. L'idée était d'exposer les deux grandes phases de la vie des coalitions, soit l'agrégation et le maintient, ou encore la désolidarisation. Pour le négociateur averti, anticiper ce phénomène permet d'être plus stratégique.

Référence: Lewicki, R.J., Saunders, D.M. et B. Barry. 2006. Negotiation (5th Edition). Boston: McGraw-Hill, chapitre 12.

2 commentaires:

Sébastien Bergeron a dit…

La CLASSE a souligné à plusieurs reprise que bien qu'elle "prône" la gratuité scolaire, ce n'est pas ce pourquoi elle milite dans le mouvement, mais pour un gel. En fait même simplement pour l'abandon de l'augmentation tel que proposé par le gouvernement. La CLASSE a "adoucis" son message pour le bien de cette coalition. Elle ne demande pas à la FEUQ et à la FECQ d'adopter ses positions.

Aussi, vous parlez comme si les "leaders" de la CLASSE étaient à l'image des chefs de partis politiques, soit des décideurs, ce qui n'est vraiment pas le cas. La CLASSE fonctionne par démocratie directe, les co-porte-parole n'ont même pas voix au chapitre quand vient le temps de prendre des décisions. Ils ne font que "porter la parole" décidé par les membres en assemblé générale. Changer le porte-parole ne changera en rien le message de la CLASSE, qui est décidé par l'ensemble de ses membres.

Un article qui a fait un travail journalistique décent sur la CLASSE:

http://www.ledevoir.com/societe/education/347985/pas-de-rencontre-sans-la-classe

Jean Poitras a dit…

Merci de vos précisions. Votre point #1 confirme que la CLASSE est le membre le plus polarisé de la coalition.